Le journal de l’iguane

Au-delà de ma peau

Mon costume collé à ma peau laisse deviner les formes de mon corps.

Je me place au centre de la salle et j’arrête de bouger pendant 10-15 minutes. L’expérience est très différente des précédentes performances. Les élèves sont en retrait, il y a très peu, voire aucune interaction entre eux et moi.

Comme la scène qui protège l’artiste, le mètre qui me sépare des premiers rangs semble avoir dressé un rempart qui se traverse par le regard.

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Moi, je fixe un dessin, cela m’aide à oublier mon corps et à ne pas bouger, j’attends tranquillement que le dessin apparaisse petit à petit sous la main d’un élève.

On ne regarde plus mon visage ou mes yeux. Ici, pas de profondeur du regard, c’est un regard distant, concentré, presque indifférent qui se plaque sur moi, et se balade le long de mon corps.

Pour me représenter ils doivent regarder au-delà de ma peau. Ils doivent voir mes articulations, mes volumes et mes formes.

Certains essaient de reproduire l’exercice de nu classique. J’entends une élève dire : « On ne voit rien avec le costume ! ». Dessiner un corps sans le voir. Mon costume noir absorbe la lumière. Pas de jeu de clair-obscur possible. Ils accentuent mes formes féminines, me rappelant que je suis humaine. A l’instar d’une créature mythologique, je suis une femme avec une queue. Parfois, je ne suis que pantin ou marionnette à qui il manque des membres, une main ou un pied. Petit à petit, l’iguane apparaît. Des motifs apparaissent, des pics… certains se rattachent au relief du tissu en insistant sur tous les plis ou en marquant l’interface entre mon masque et ma combinaison.

In fine, on me renvoie à la réalité corporelle de mon personnage : je suis une femme avec un costume d’iguane.

L’iguane

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Défier l’architecte

L’espace… de quelques heures, je détourne l’espace. Je me mets à quatre pattes et de nouveaux chemins s’offrent à moi, comme si le lieu m’offrait une toute nouvelle topologie

L’auditorium devient un terrain de jeu.

Je traverse les étages par les tables. Je peux passer d’un étage à l’autre en passant par les tables. Monter sur les sièges, sous les sièges. Je marche sur les cahiers, les ordinateurs, les manteaux des autres. Tout cela n’est que surface pour moi.

Je me suis déjà retrouvée nez à nez avec un iguane autour d’un tronc. Ses mains passaient autour des miennes. A l’instar de cette image, je passe à travers les gens, comme si de rien n’était.

Les gens ne bougent pas, on n’entend que le craquement du bois sous mes pas et la voix de l’intervenant. Ils sont si silencieux que même un iguane les confondrait avec des arbres. Les gens se transforment en de simples obstacles à éviter ou de possibles surfaces d’escalade. Les gens ne me parlent plus. Je suis très proche d’eux, et je leur expose mon corps d’une toute autre manière. On veut me toucher, on me prend la queue comme on essaie de caresser un chat ou un chien.

Je suis concentrée sur mon équilibre. Il faut que j’anticipe mon chemin.

Marcher à quatre pattes déséquilibre mon corps. L’avant de mon corps est désormais uniquement porté par mes bras, il est si lourd. Descendre les escaliers me parait presque impossible. Je dois avoir conscience de mes gestes. Il faut qu’ils perdent leur humanité.

L’immersion dans le personnage est très physique. Les genoux endoloris, mon corps me réclame de reprendre une posture humaine.

Cette salle a été soigneusement conçue pour valoriser la parole de l’intervenant. En défiant cette architecture, les modalités du discours ne s’appliquent plus à moi. Les discours ne sont plus que des bruits pour moi. Le langage n’a plus de sens. D’ailleurs, il y a bien longtemps que je ne regarde plus l’intervenant.

L’iguane

Topologie d’un colloque – Dessins au stylo – 21 x 29,7 cm

Etre-HaZard

Aujourd’hui, je suis un élément perturbateur. Non prévue, méconnaissable, je suis une inconnue, dans le langage courant et mathématique. Et le hasard est inacceptable. On cherche les raisons de ma présence, de ce costume. Performance ? Bizutage ?

Aujourd’hui, je suis dans l’arène, comme un électron libre cherche son atome. Mon costume est la seule frontière entre fiction et réalité, entre personne et personnage. Ma peau en est toute recouverte. Je suis un iguane. J’emporte avec moi le monde animal.

Des regards s’attardent dans mes yeux. On ne m’avait jamais si profondément regardé. Seuls eux nous lient. Car j’ai du mal à parler, mon masque éteint les expressions de mon visage. Manger est difficile, je n’arrive pas à mettre la nourriture dans ma bouche.

Ma présence devient peu à peu familière et une forme d’humanité finit par s’installer. Mais certains événements me rappellent que je suis une créature. Derrière une porte, dans la pénombre, j’attends pour les toilettes. Une femme en sort et pousse un cri d’horreur.

A la fin de la journée, une petite fille me demande si je mange les enfants. Juste comme ça, elle me donne les clefs d’un nouveau monde.

L’iguane

Iguane déchu #2

Crédits photo (c) Luo Jian

Cette performance a eu lieu au colloque Critical Companies le 6 décembre 2017.

Au sein de l’amphithéâtre Bachelard de la Sorbonne, dont les sièges des auditeurs sont disposés en arc de cercle, tel que le veut la tradition, l’artiste revêtue d’un costume d’iguane, se balade entre le public. Tantôt, l’iguane marche sur leurs affaires, tantôt elle les contourne, s’arrête, se pose. Elle passe devant le public, traverse l’orateur. L’espace, dont la disposition originale est soigneusement étudiée et prévue à l’écoute, devient un terrain accidenté. Les tables deviennent des passages, la circulation s’ouvre à des nou- veaux chemins. Une toute nouvelle topologie s’offre à l’iguane.

L’iguane impose une dimension étrangère à ce colloque. Le colloque est un échange de parole soigneusement orchestré entre une élite intellectuel. Il se voit bouleversé par cette présence silencieuse, à la fois discrète et envahissante. Et en même temps, cette présence rappelle l’existence de ceux qui ne parlent pas. Elle redonne de la valeur à ceux qui ne parlent pas, aux animaux. Elle est le début d’une série de performances au sein de colloques et de conférences.

 

Liens de l’événement:

http://www.institut-acte.cnrs.fr/art-flux/2017/12/04/critical-companies/

https://www.facebook.com/events/225600214646753/

Exuvie 2017

Gants Mues-BD

La peau des serpents n’est pas élastique, au fur et à mesure que leur taille augmente, les serpents changent de peau et laissent une mue derrière eux. Cette matière délicate, est l’empreinte conforme de leur peau, de son relief et de sa texture.

Ce travail reproduit des formes humaines vides à partir de ce résidu. Les premières formes humaines réalisées sont les mains puis le visage. Telle une couturière je découpe cette mue et l’assemble pour épouser les formes du corps. C’est alors une deuxième métamorphose qui se produit. L’enveloppe corporelle de l’autre devient une enveloppe laissée par l’humain.

 

Nostalgie du paradis perdu 2014

Nostalgie du Paradis Perdu
© 2014

La nostalgie est un sentiment très fort qui nous fait idéaliser ce qui nous manque et reconstruire des souvenirs. De mes jeunes années, marquées par des déménagements fréquents entre la France et l’Amérique latine, j’ai gardé une nostalgie omniprésente. L’Amérique latine est un continent lui aussi marqué d’une nostalgie, la nostalgie de la civilisation pré-colombine qui a été massacrée en grande partie et avec, ses croyances ont été emportées, laissant libre cours aux assertions et à l’imagination.

Un endroit m’a particulièrement marqué, le Pantanal. De cette région, j’ai gardé des souvenirs très forts, de ces animaux, ces caïmans entassés partout, ces oiseaux de la taille d’un enfant, ces grands perroquets aux couleurs enivrantes. Pour réaliser ce projet je suis donc revenue dans cette terre.

Je souhaitais réaliser une utopie composée de scènes qui mélangent hommes et animaux en harmonie. Les poses sont inspirées du romantisme car elles véhiculent l’idée de luxe, calme et volupté. Cette civilisation utopique a ses propres parures et maquillages. Ainsi, le maquillage tribal, est une abstraction de la faune et la flore environnante.

Aucun montage photo n’a été utilisé pour réaliser ces photographies, Il m’a donc fallu étudier les comportements de chacun des animaux présents et leurs habitudes pour être capable de les trouver et de les approcher le jour du shooting.

L’installation récrée le cabinet de curiosité d’un alchimiste. Les objets présentés, aussi utilisés pour les photographies rendent l’expédition palpable. Des notes reproduisent celles d’un voyageur qui étudie les faits découverts. L’alchimiste est une personne qui voit le monde dans sa totalité, qui perçoit les interactions entre les phénomènes naturels et la vie des personnes, avec une touche poétique.

Ce projet reflète la nostalgie d’une nature sauvage, de la découverte de mondes merveilleux et des grandes expéditions.